Rêve de Liberté : Forum - Poésie - Tableau très ancien
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Jehan
Compagnon
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Messages : 201
Date : 16/12/2008 à 17h17


Famille de Paysans (1642, Louvre) - Louis Le NAIN (1593-1648)


Tableau très ancien


En quel temps, en quel bois, fut-il une chaumière,
Havre de paix aux yeux du solitaire errant,
Qui contemple de loin l’émouvante lumière
D’une nichée humaine en l’âtre se serrant ?

La bise sur mon front a des lèvres glacées
Et l’eau limpide dort sous son marbre poli,
Quand la lune se mire aux sentes verglacées,
Dans un brumeux silence où l’arbre est aboli.

Les corbeaux, lourds et lents, rament au ras des cimes,
Procession sinistre en ce froid hivernal,
Et ce vol menaçant a la noirceur des crimes
Que présage l’effroi de leur cri infernal.

Sur le bord de l’étang, des ombres fugitives,
Fantomatiques fuient vers un gîte secret,
A travers les roseaux dont les têtes pensives
Vacillent doucement sous le souffle discret.

Le marais a perdu ses odeurs sauvagines,
Car un peuple d’oiseaux a quitté l’âpre hiver,
Mais le gel a saisi dans les eaux ivoirines,
Lassé d’un long voyage, un malheureux colvert.

J’entends les bruits furtifs d’une fin si prochaine,
La brindille qui craque et les pas du chasseur.
Je sais l’effarement de l’aile qui se traîne
Et frôle des flocons la perfide douceur.

Son col blessé se tend, mais toute lutte est vaine
Quand son envol se glace en d’ultimes efforts,
Qu’une main rude et sale en un moment l’entraîne
Et le jette, mourant, parmi tant d’autres morts.

Je sens, de chaque oiseau, la solitude nue
Dans l’obscur de son corps où naissent tous ses chants,
Et si semblable alors à ma vie inconnue
Lorsque l’âme se perd aux lointains des couchants.

S’il repose, serein, dans sa douillette chambre,
Quand la bûche agonise en mouvantes lueurs,
L’enfant sait-il encor les grands loups de décembre,
D’un pays qui n’est plus, faméliques tueurs ?

Hélas ! Où retrouver notre douce chaumière ?
Dans ce monde insensible, entre nos bras serrant
Un amour enchanté dont s’éteint la lumière,
Ne sommes-nous qu’un rêve, au fond des bois, errant ?

Jehan


Si nous habitons un éclair, il est au coeur de l'éternel. (René Char)



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Cecile
Administrateur
Inscrit le : 17/06/2007
Messages : 831
Date : 16/12/2008 à 19h43

Bonsoir Jehan,

Quelle belle inspiration sous ta plume ! Tu nous as habitués à une Poésie riche, profonde,
intense. Ce Poème m'a vraiment émue dans ses images. Une Poésie superbe qui va crescendo
vers ce questionnement sur l'Amour absolu des deux dernières strophes.
Superbe, Jehan... je suis très émue.

Très amicalement

Cécile

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Jehan
Compagnon
Inscrit le : 17/06/2007
Messages : 201
Date : 17/12/2008 à 09h03
Cecile a écrit :
Bonsoir Jehan,

Quelle belle inspiration sous ta plume ! Tu nous as habitués à une Poésie riche, profonde,
intense. Ce Poème m'a vraiment émue dans ses images. Une Poésie superbe qui va crescendo
vers ce questionnement sur l'Amour absolu des deux dernières strophes.
Superbe, Jehan... je suis très émue.

Très amicalement

Cécile

Chère Cécile
Je suis à mon tour très touché par ton appréciation qui vient du fond du cœur. La preuve est faite, une fois de plus, que la poésie la plus classique dans sa forme peut encore émouvoir en apportant des beautés nouvelles. La source est inépuisable.

La véritable originalité est celle du cœur, même si, de temps à autre, on peut se livrer à des recherches purement formelles, et toucher d’autre manière.

Comme tu l’as pertinemment noté, la simplicité des détails peut conduire à la question qui nous préoccupe tous : le bonheur d’être au monde et d’aimer.

Au fond, cette famille qui nous regarde du fond de sa chaumière était faite, comme chacun de nous, pour cette quête du bonheur. J’approuve donc ton choix de cette illustration, même si d’autres sont possibles.

Avec toutes mes amitiés sincères

Jehan



Si nous habitons un éclair, il est au coeur de l'éternel. (René Char)
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Marine
Visiteur
Date : 17/12/2008 à 15h11
Citation :
Les corbeaux, lourds et lents, rament au ras des cimes,


Bonjour Jehan,

Je viens te redire chez Cécile tout le bien que je pense de ton remarquable poème classique !

Je cite avec bonheur l'image de ce corbeau noir qui plane au-dessus de nos vies tellement fragiles, image déroulant ses allitérations toujours magiques.

Poème aux verbes durs, souvent implacables, mais aini est notre sort depuis cette chaumière jusqu'à nos appartements douillets ...

Merci encore cher poète !!

Marine

Celui qui n'a pas Noël dans le coeur ne le trouvera jamais au pied d'un arbre.

[Roy Lemon Smith]
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Jean-Charles
Visiteur
Date : 17/12/2008 à 21h55
Bonsoir Poète

Un grand poème sur le temps aboli ( comme ton arbre aboli)

Un temps qui nous a quittés.

Ton poème est une maison d'amours anciennes.

Pourtant un nouvel Einstein pourrait naître et faire renaître le passé.

La physique est toute récente, même si les savants estiment que les siècles à venir seront les siècles de la biologie.

Je n'ai pas à dire que l'écriture est parfaite, elle est ta normalité.

Jean-Charles
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Jehan
Compagnon
Inscrit le : 17/06/2007
Messages : 201
Date : 18/12/2008 à 08h18
Marine a écrit :
Citation :Les corbeaux, lourds et lents, rament au ras des cimes,


Bonjour Jehan,

Je viens te redire chez Cécile tout le bien que je pense de ton remarquable poème classique !

Je cite avec bonheur l'image de ce corbeau noir qui plane au-dessus de nos vies tellement fragiles, image déroulant ses allitérations toujours magiques.

Poème aux verbes durs, souvent implacables, mais aini est notre sort depuis cette chaumière jusqu'à nos appartements douillets ...

Merci encore cher poète !!

Marine

Bonjour Marine

Je savais combien tu avais apprécié ce poème dont tu as noté la simplicité et le réalisme, sous une forme volontairement très classique.

Inutile parfois de chercher des complications. Les images les plus banales finissent par révéler et traduire des « correspondances » plus profondes, qui sans cela nous auraient échappé.

Comme je te le disais, la Nature est toujours là, belle et hostile. Cela fait partie de notre quotidien depuis toujours. Et la poésie classique ne manque pas de ressources pour l’exprimer. Comme toi, je pense aux allitérations en « r ». Nous serions bien sots de ne pas en tirer profit.

Je suis très heureux de vous avoir procuré, à toi et à Cécile, ce plaisir de lecture.

Avec toutes mes amitiés

Jehan




Si nous habitons un éclair, il est au coeur de l'éternel. (René Char)
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Jehan
Compagnon
Inscrit le : 17/06/2007
Messages : 201
Date : 19/12/2008 à 07h30
Jean-Charles a écrit :
Bonsoir Poète

Un grand poème sur le temps aboli ( comme ton arbre aboli)

Un temps qui nous a quittés.

Ton poème est une maison d'amours anciennes.

Pourtant un nouvel Einstein pourrait naître et faire renaître le passé.

La physique est toute récente, même si les savants estiment que les siècles à venir seront les siècles de la biologie.

Je n'ai pas à dire que l'écriture est parfaite, elle est ta normalité.

Jean-Charles


Bonjour Jean-Charles
Le commentaire d’un connaisseur tel que toi fait d’autant plus plaisir. Tu as bien vu que la forme classique s’imposait ici pour rendre cette nostalgie d’un passé que la saison rend incertain.

Passé mort ? Mais tous les temps se rassemblent en temps unique comme déjà dans le Timée.

C’est pourquoi tu as raison d’évoquer les apports de la physique moderne. Vaste sujet où je ne suis guère savant !

Même un profane peut voir les perspectives qu’ouvre la découverte du boson de Higgs. Cela remet en cause nos perceptions communes sur le temps et l’espace.

De quoi réjouir les poètes !

Merci de ta visite.

Amitiés

Jehan



Si nous habitons un éclair, il est au coeur de l'éternel. (René Char)
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Roger
Orateur
Inscrit le : 18/06/2007
Messages : 592
Date : 22/12/2008 à 01h01
Bonsoir Jehan,

Sur la forme :
C’est tout bête, je pense à Victor Hugo mais cela m’arrive souvent quand je lis tes poèmes en alexandrins, même inspiration féconde même rythme et même envolée hors du commun.

Sur le fond :
Question, sommes nous une particule élémentaire ? Un quantum d’énergie, de masse ou de mouvement ou les trois à la fois et seulement ça.
C’est fort possible voire probable mais pourtant…
La question fondamentale à mon sens, tu la poses à la fin « Ne sommes-nous qu’un rêve, au fond des bois, errant ? Et elle ressemble à celle que je posais moi-même un jour et qui était la suivante « Vivons nous nos vies ou bien les rêvons nous ? »

Jehan, encore un très grand poème de toi

Bonnes fêtes

Amicalement

Roger
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Jehan
Compagnon
Inscrit le : 17/06/2007
Messages : 201
Date : 24/12/2008 à 08h37
Roger a écrit :
Bonsoir Jehan,

Sur la forme :
C’est tout bête, je pense à Victor Hugo mais cela m’arrive souvent quand je lis tes poèmes en alexandrins, même inspiration féconde même rythme et même envolée hors du commun.

Sur le fond :
Question, sommes nous une particule élémentaire ? Un quantum d’énergie, de masse ou de mouvement ou les trois à la fois et seulement ça.
C’est fort possible voire probable mais pourtant…
La question fondamentale à mon sens, tu la poses à la fin « Ne sommes-nous qu’un rêve, au fond des bois, errant ? Et elle ressemble à celle que je posais moi-même un jour et qui était la suivante « Vivons nous nos vies ou bien les rêvons nous ? »

Jehan, encore un très grand poème de toi

Bonnes fêtes

Amicalement

Roger


Bonsoir Roger

Même s’il n’est pas très au fait de la physique moderne, ni de la biologie, le poète poursuit son petit questionnement philosophique. Cela peut aboutir à l’idéalisme de Berkeley, ou aux monades de Leibniz. Et bien sûr, Bergson, plus près de nous.

Nous avons l’avantage sur eux d’être éclairés par les découvertes de la science moderne. De là une meilleure approche du problème : « Nous et le monde ». Ce qui amène des perspectives nouvelles sur le temps, l’espace et ce que nous appelons l’Esprit.

Mais mon texte n'a évidemment pas cette ambition ! Je me suis tenu au plus près des sensations concrètes qui sont notre lot commun. Il s’agit avant tout de poésie.

En tous cas, le glorieux patronage de Victor Hugo que tu m’attribues, ferait plaisir à tout auteur ! Il reste maître de la poésie par la forme car il n’y a pas un vers chez lui qui ne soit un vers. Et il avait ce génie de faire du monde une création poétique continuelle. Sur tous sujets : « J’aime l’araignée et j’aime l’ortie... etc. »

Merci de ta visite.

Amicalement

Jehan

PS : Je serai absent pendant plusieurs semaines, jusqu’en Févier au moins.


Si nous habitons un éclair, il est au coeur de l'éternel. (René Char)
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